Le degré de fiabilité du complexe nucléaire russe est-il élevé ?

L’URSS a légué à la Russie un complexe nucléaire industriel complet, allant de la fabrication et la recherche de combustibles à la production d’énergie. La plupart des sites de Production (principalement situés en Sibérie) sont aujourd’hui en travaux et participent à la politique de grands travaux lancée par le gouvernement russe depuis 2007. [1]

Doté de 35 réacteurs nucléaires, le parc atomique russe se place parmi les cinq premières puissances mondiales, derrière les États-Unis, la France et la Chine. L’objectif affiché de la fédération est de mener la part du nucléaire à 45 % de la production électrique d’ici 2050, voire 80 % d’ici 2070.[2] Une politique qui vise à anticiper la baisse des énergies fossiles, ces dernières constituant l’une des principales richesses du pays.

En France, ROSATOM est engagé auprès du CEA sur son site de Cadarache[3] qui travaille actuellement sur les réacteurs de 4e génération. Les deux acteurs sont des partenaires de longue date et bénéficient même d’une représentation au sein de leurs ambassades réciproques.[4]

Dans cette course à la production et à l’agrandissement de son parc atomique, la Russie entend également devenir l’un des principaux exportateurs de technologie nucléaire. Elle a initié le développement d’une flotte de centrales flottantes dédiées à alimenter les régions enclavées d’Arctique et d’Extrême-Orient et cela dans l’optique d’obtenir un savoir-faire que l’on retrouve nulle part ailleurs. Mais cette stratégique énergétique n’est pas sans conséquences.

Afin d’atteindre ses objectifs ambitieux et contrer l’expansionnisme intensif de la Chine sur l’industrie nucléaire, la Russie semble prête à réduire certains coûts et délaisser la sûreté de ses installations. Le pays a récemment été soupçonné par des États occidentaux d’être à l’origine d’un nuage radioactif détecté notamment dans le sud de la France et en Italie. [5]

En effet, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) avait révélé en octobre dernier avoir mesuré la présence de ruthénium 106 dans le sud-est de la France, entre fin septembre et début octobre 2017.[6]

 

D’autres instituts à travers l’Europe ont confirmé la présence d’un nuage radioactif venant soit de Russie (Oural), soit du nord du Kazakhstan. Dès le départ, les scientifiques européens ont raccroché ce type de pollution à deux sources possibles : soit des fuites liées au retraitement de combustibles nucléaires, soit des pertes lors de la création d’isotopes à usage médical. [7]

 

Le 11 octobre, ROSATOM, l’agence d’État contrôlant l’ensemble de l’industrie nucléaire russe, affirmait que la présence du ruthénium-106 (Ru-106) dans l’air ne provenait pas de Russie, [8]mais d’un pays d’Europe de l’est comme l’Ukraine ou la Pologne. Elle se défend en argumentant qu’une concentration anormale de cet isotope avait été enregistrée mi-octobre à Saint-Pétersbourg, en dénonçant « une calomnie occidentale ». L’IRSN est même accusé de diffamation ; « La source de cette information est la France, ou un concurrent recyclant des déchets nucléaires. Cela fait réfléchir. », a déclaré Evguéni Savtchenko, ministre de la Sécurité publique de la région de Tcheliabinsk (régions limitrophes des monts Oural).[9]

Lorsque la pollution radioactive a été signalée début novembre, les autorités russes ont même évoqué la chute accidentelle d’un satellite d’ancienne génération alimenté au ruthénium 106. Une hypothèse peu crédible au regard des concentrations relevées dans l’Oural.

Fin novembre cependant, l’agence de météo russe ROSGIDROMET [10]discrédite ROSATOM en confirmant que la présence de l’isotope avait été enregistrée dans les sédiments du district de Dema à Ufa (Oural) les 26 et 27 septembre.

Les experts occidentaux et l’ONG Greenpeace [11]s’accordent à dire que les doses ne présentent pas de danger, ni pour l’Homme ni pour l’environnement. Mais cela n’a pas empêché l’ONG de déposer une plainte auprès du Parquet pour dissimulation et possibles fuites.

 

Le problème que révèle cet incident n’est pas lié à la santé, mais aux craintes que suscitent les installations nucléaires russes. En effet, le lieu où s’est produit la fuite n’est pas éloigné de Maiak, lieu rendu tristement célèbre par une explosion d’un entrepôt de plutonium militaire en 1957 qui avait lourdement contaminé l’environnement, causé 266 décès et entraîné l’évacuation de 10 000 personnes. Resté secret jusqu’en 1991, il est classé comme le troisième plus grave accident de l’histoire nucléaire après Tchernobyl et Fukushima.

De fait, la situation actuelle en Russie concernant les déchets radioactifs est extrêmement critique. Près de 99 % des déchets nucléaires se concentrent dans les entreprises de ROSATOM et comprennent tous les déchets de haute et moyenne activité. [12]

Sachant que l’exploitation des centrales nucléaires en activité sur le territoire russe suit les règles exigées et les normes de sécurité qui étaient appliquées lors de leur mise en service lors de l’époque soviétique, aucune de ces centrales ne peut pour l’heure répondre totalement aux exigences modernes de sécurité.

Outre la sécurité des installations, la réputation du géant ROSATOM est mise à mal dans cette affaire. Ce dernier affiche pourtant le premier carnet de commandes au monde en terme de construction de centrales nucléaires (100 milliards de dollars pour 25 pays clients). Le géant de l’atome vient d’ailleurs de signer la construction d’une centrale nucléaire en Biélorussie. Un projet qui préoccupe fortement la Lituanie voisine, qui soupçonne l’entreprise russe d’avoir dissimulé de nombreux incidents lors du chantier, notamment la chute d’une cuve début juillet 2016.[13] Les autorités biélorusses avaient alors exigé de ROSATOM qu’il change cette cuve endommagée, bien que, selon l’entreprise, seule la peinture ait été abîmée.

Lors de son annonce en 2011, ce projet de centrale constituait surtout un moyen pour Vladimir Poutine de venir en aide au président biélorusse Alexandre Loukachenko, alors confronté à une grave crise économique et à des sanctions occidentales suite à la répression d’opposants. Depuis la libération de ces opposants, Minsk présente cette centrale comme étant la clé « de son indépendance énergétique ». Une déclaration qui prête à sourire : la dépendance énergétique biélorusse est principalement vis-à-vis du gaz russe !

Le nucléaire russe inquiète, mais ne connaît pas la crise. ROSATOM a prévu d’augmenter significativement son programme d’investissements, avec un chiffre avancé de 19 milliards de dollars d’ici à 2023. Très loin devant les géants énergétiques russes ROSNEFT et GAZPROM. [14]

 

Hasard du calendrier, le 18 décembre, ROSATOM recevait le Prix environnemental national Vladimir Vernadsky à Moscou pour son rôle de leader mondial en matière de production d’énergie propre et sécuritaire.[15] Était-ce en prévision de ce prix que l’agence ait tenté de dissimuler l’incident ? Ou bien dans le but d’éviter une panique générale ?

Quoi qu’il en soit, dissimuler un incident nucléaire est une erreur stratégique, car, en semant le doute sur la sécurité des populations et de ses installations, la Russie renforce le sentiment d’inquiétude concernant le nucléaire et ses implications.

 

Depuis cet incident, l’Institut unifié de recherches nucléaires de Doubna (région de Moscou) a mis en avant l’avancée de ses travaux concernant sa nouvelle méthode de contrôle de fiabilité des réacteurs. [16]Cette méthode assure un diagnostic efficace des équipements du réacteur tout en garantissant la fiabilité des résultats des mesures dans des conditions proches des conditions pratiques d’exploitation des matériaux nucléaires.

Méthode efficace, voir révolutionnaire, ou simple coup médiatique de la Russie afin de rassurer ses voisins suite aux incidents survenus en fin d’année ? Une commission d’enquête internationale doit se rendre à Moscou fin janvier afin de faire le point sur cet incident.

 

 

[1]DiploWeb : « Russie. Carte de l’industrie nucléaire civile : l’autre Energie de la puissance russe dans le monde » Lien (URL). Consulté le 1/12/17 https://www.diploweb.com/Russie-Carte-de-l-industrie-nucleaire-civile-l-autre-energie-de-la-puissance-russe-dans-le-monde.html

[2] « État des lieux de l’industrie nucléaire dans le monde ». Lien (URL). Consulté le 1/12/17

http://www.lemondedelenergie.com/industrie-nucleaire-mondiale/2017/09/21/

[3]« 10 chiffres à connaître sur la France et le nucléaire. » Lien (URL). Consulté le 28/11/17 https://www.latribune.fr/entreprises-finance/la-tribune-de-l-energie/10-chiffres-a-connaitre-sur-la-france-et-le-nucleaire-479263.html

[4]« L’Administrateur Général du CEA rencontre le Directeur Général de Rosatom ». Consulté le 1/12/17 Lien (URL). http://www.cea.fr/Pages/actualites/institutionnel/L%E2%80%99Administrateur-G%C3%A9n%C3%A9ral-du-CEA-rencontre-le-Directeur-G%C3%A9n%C3%A9ral-de-Rosatom-.aspx

[5]« Радиоактивное облако с Урала « накрыло » три города в Украине – депутаты ». Lien URL. Consulté le 1/12/17 https://www.ukrinform.ru/rubric-regions/2355000-radioaktivnoe-oblako-s-urala-nakrylo-tri-goroda-v-ukraine-deputaty.html

[6]« Ce mystérieux nuage radioactif venu de Russie ». Lien (URL) consulté le 1.12.17 http://www.france24.com/fr/20171121-russie-reconnait-origine-nuage-france-radioactif-mais-nie-tout-incident

[7]«Détection de ruthénium-106 en France et en Europe : Résultat des investigations de l’IRSN »  Lien (URL). Consulté le 28/11/17http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Pages/20171109_Detection-Ruthenium-106-en-france-et-en-europe-resultat-des-investigations-de-l-IRSN.aspx.

[8]« Nuage radioactif en Europe : la Russie nie toute responsabilité ».Lien (URL) Consulté le 28/11/17 http://www.lejdd.fr/societe/nuage-radioactif-en-europe-la-russie-nie-toute-responsabilite-3490391

[9]« Pollution radioactive: Moscou nie tout incident nucléaire ». Lien (URL). Consulté le 1/12/17 http://www.lavoixdunord.fr/267511/article/2017-11-21/pollution-radioactive-moscou-nie-tout-incident-nucleaire

[10]« Cachotteries et soupçons autour du nuage radioactif russe » . Lien (URL°. Consulté 28/11/17 le   https://www.letemps.ch/monde/2017/11/21/cachotteries-soupcons-autour-nuage-radioactif-russe

[11] «Экстремальное загрязнение: что известно о выбросе рутения-106 и насколько он опасен ». Lien (URL) Consulté le 28/11/17

https://tvrain.ru/articles/chto_iskat_kogda_net_opasnosti_kak_menjalis_novosti_o_vybrose_rutenija_106-450810/

[12]« Russie: le lourd et périlleux héritage du nucléaire ».Lien (URL). Consulté le 28/11/17 https://www.letemps.ch/2015/04/08/russie-lourd-perilleux-heritage-nucleaire

[13]« Cette centrale nucléaire biélorusse préoccupe l’Union européenne ». Lien (URL). Consulté le 1/12/17  http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/cette-centrale-nucleaire-bielorusse-preoccupe-l-union-europeenne-1313694.html

[14]« Énergie et nucléaire : comment réagit le marché russe à la crise et aux sanctions ? ». Lien (URL). Consulté le 28 /11/17https://www.lecourrierderussie.com/economie/2015/01/energie-nucleaire-sanctions/

[15] «Rosatom propose une solution équilibrée au changement climatique ». Lien (URL) Consulté le 16/01/18

https://www.prnewswire.com/news-releases/rosatom-propose-une-solution-equilibree-au-changement-climatique-667091023.html

[16]« Une nouvelle méthode pour sécuriser les réacteurs nucléaires testée en Russie »Lien (URL). Consulté le 16/01/18  https://fr.sputniknews.com/sci_tech/201712111034273998-methode-reacteurs-nucleaires-russie/

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